Quand l’éducation sexuelle passe par la pornographie gratuite : recette pour une sexualité défaillante

Quand l’éducation sexuelle passe par la pornographie gratuite : recette pour une sexualité défaillante

Je recherche la meilleure pornographie possible.

En 2019, PornHub a reçu 115 millions de visites par jour, c’est-à-dire plus d’une fois et demie la population de la France toutes les 24 heures. Pour la seule année 2019, 6,83 millions de nouvelles vidéos ont été mises en ligne : toutes les 9 minutes, 24 heures de porno, soit 169 ans de nouveau contenu pornographique mis en ligne cette année-là.

Les français ne sont pas une exception : en 2015, la France était le cinquième pays du monde à rendre le plus de visites à PornHub par jour. En revanche, d’après cette plateforme, aucun mineur ne l’a visitée en 2019. Intuitivement, nous savons que cela est faux. En France, 60% des mineurs ont visionné du contenu pornographique ; la première fois, certains d’entre eux avaient moins de 11 ans. En moyenne, les mineurs français accèdent à la pornographie entre 14 et 15 ans. Il s’agit d’une tendance globale, ce qui a mené l’UNESCO à alerter sur le fait que la pornographie peut être « la première exposition à la sexualité ou à l’éducation à la sexualité de nombreux enfants et jeunes ».

Les (pré)adolescents visitent des sites pornographiques. À cet âge marqué par la recherche de soi et la découverte de leur sexualité [1], internet est une source inépuisable d’informations. 96% des mineurs accèdent à la pornographie via des sites gratuits et un sur deux estime que cela a contribué à son éducation sur la sexualité. La réalité va très probablement au-delà de leurs estimations.

Rien de cela n’est surprenant. Nous vivons dans un monde sexualisé et, à travers la télévision, la musique, la littérature ou les jeux vidéo, les enfants et les adolescents savent que le sexe plaît aux adultes. Quand ils veulent en savoir plus, l’énorme majorité d’entre eux visite les sites de pornographie gratuite et 1 sur 4 s’inspire de son contenu pour l’imiter lors de ses relations sexuelles.

Le chemin pris par le Gouvernement français en 2019, tendant à limiter l’accès des mineurs à la pornographie par le biais de mesures technologiques et parentales, va au-devant de difficultés techniques qui pourraient mener cette tentative louable à l’échec. Les engagements pour une meilleure éducation des mineurs à la sexualité sont insuffisants pour répondre aux inquiétudes de ceux qui se trouvent au centre de ces politiques publiques : les mineurs eux-mêmes. S’ils consultent des sites de pornographie, c’est que les questions qu’ils se posent en matière de sexualité demeurent sans réponse.

Puisque le cursus scolaire ne répond actuellement pas aux questions des jeunes dans la mesure qu’ils l’espèrent, l’éducation sexuelle se fait via internet et, en particulier, à travers la pornographie dite conventionnelle, qui porte très mal son nom. Quel est son contenu ?

Je fais une expérience rapide. J’écris « porn » dans le moteur de recherche de Google et clique sur la première des 2 370 000 000 options proposées : PornHub. L’absence de vérification d’âge pour accéder à la totalité du contenu gratuit me frappe en premier. Ensuite, le choc continue. Entre les vidéos porno populaires en langue française que montre la page d’accueil, il y en a une qui s’appelle « écolière abusée ». La violence sexuelle continue dans ce que PorhnHub appelle les tendances actuelles [2]. Les catégories prédéfinies par PornHub démontrent des stéréotypes racisés (japonais, black ou russe), du sexe à plusieurs (gangbang, orgies, trios) et des pratiques comme la double pénétration, le sexe hard et le bukkake. Il n’y a pas un seul préservatif en vue. Outre les catégories proposées par PornHub, les titres des vidéos et leurs extraits sont alarmants : ils banalisent les insultes envers les femmes, l’inceste et la violence sexuelle. Quel impact a tout cela sur un mineur ?

La pornographie ne va pas disparaître et cela devrait plutôt nous mener à concevoir des politiques publiques fondées sur son ubiquité. Les mesures envisagées pour éviter l’accès des mineurs risquent de n’être pas rapidement mises en place et, cumulativement, de ne pas être à même de bloquer l’accès de tous les mineurs au contenu pornographique qu’ils recherchent. Sont-ils (et sommes-nous tous) suffisamment au courant de l’existence d’une pornographie alternative ? De façon parallèle à la mise en place des mécanismes de blocage, ne devrions-nous pas considérer de répondre à leurs doutes légitimes, dans les centres éducatifs ou au sein de la famille, tout en les éveillant à un usage éthique de la pornographie ?

La pornographie que nous regardons a une influence directe sur la création d’un imaginaire sexuel spécifique. Cela est particulièrement vrai pour les enfants et les adolescents : sans expérience réelle ni éducation sexuelle qui réponde à leurs attentes, la pornographie a pour eux un caractère formatif [3]. Le cerveau est un organe extrêmement plastique, qui traite l’information en temps réel pour confirmer ou modifier ce qu’il avait appris auparavant [4]. Le fait que les jeunes éduqués par la pornographie mainstream imitent, lors de leurs relations sexuelles, ce qu’ils y ont appris n’est pas sans conséquences. Si nous voulons que les adolescents et les jeunes adultes initient une sexualité saine, nous devons leur proposer des exemples alternatifs et leur donner les outils pour choisir quel genre de pornographie regarder.

La pornographie conventionnelle et accessible est stéréotypée, par sexe, couleur de peau et origine. Elle est centrée sur le plaisir masculin [5] et la pénétration, malgré le fait que seule une minorité de femmes atteint le climax grâce à cela seul. Elle est verbalement et physiquement agressive si l’on est un homme, mais silencieuse et toujours complaisante si l’on est une femme. Sans aucune communication, le respect et le plaisir mutuel n’y jouent un rôle que très rare.

La pornographie mainstream promeut des conduites sexuelles à risque, des stéréotypes racisés et sexistes, ainsi que de fausses idées sur le plaisir. Il est donc nécessaire de donner aux mineurs la capacité de distinguer ce qui est sain et réel de ce qui ne l’est pas. Nous devons dépasser une éducation sexuelle centrée sur les IST et la contraception pour axer la prévention des violences sexuelles sur la recherche du plaisir, individuel et partagé. Si le consentement et le respect – de soi-même et d’autrui – doivent être au centre d’une éducation en sexualité, celle-ci doit tenir compte de la présence de la pornographie dans la vie des mineurs. Cela implique de contrecarrer la banalisation des violences sexuelles par l’apprentissage d’une sexualité où les participants dialoguent sur ce qui leur donne du plaisir et, aussi, sur ce qu’ils ne veulent pas faire. La consommation de pornographie peut (et doit) aussi être responsable : nous nous devons également de mettre la lumière sur la pornographie éthique.

*


[1] J’utilise ici la définition de « sexualité » de l’OMS, dans ses Principes directeurs internationaux sur l’éducation à la sexualité : « la « sexualité » peut être considérée comme une dimension essentielle de l’être humain incluant la compréhension du corps humain et le rapport au corps, l’attachement affectif et l’amour, le sexe, le genre, l’identité de genre, l’orientation sexuelle, l’intimité sexuelle, le plaisir et la reproduction. La sexualité est complexe et inclut des aspects biologiques, sociaux, psychologiques, spirituels, religieux, politiques, juridiques, historiques, éthiques et culturels qui évoluent au cours de la vie ». Disponibles sur le lien suivant :

https://www.who.int/reproductivehealth/publications/technical-guidance-sexuality-education/es/

[2] Où je trouve des vidéos portant les titres suivants : « une tentative anale douloureuse », « hot slut abused in rough threesome » et « Stranded Canadian tricks hot blonde into sex ».

[3] Brage, L., Orte, C. et Gordaliza, R., Université des Îles Baléares (2019). Nueva pornografía y cambios en las relaciones interpersonales de adolescentes y jóvenes (Nouvelle pornographie et changements dans les relations interpersonnelles des jeunes et adolescents).

[4] Docteure Simone Kühn, Neuroscientifique et Psychologue, Max Planck Institute for Human Development (son entrevue peut être consultée sur : https://vimeo.com/190633253). Docteure Mary Anne Layden, Ph.D. Psychothérapeute et Directrice Éducative auprès du Centre de Thérapie Cognitive, Université de Pennsylvanie (son entrevue peut être consultée sur : https://vimeo.com/190319216).

Vous pouvez également consulter le rapport de Rachel Ann Barr sur BBC (en espagnol), sur : https://www.bbc.com/mundo/noticias-50837044

[5] Elle véhicule une visión adrocentriste des relations sexualles, même dans les scènes entre femmes.

Photo : Merci Retha Ferguson (Pexels).

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